Une forêt de l’ouest de l’île
L’information qui suit est extraite d’un article publié à l’origine sous le titre « West Island Forests : Rooted in time, growing toward an uncertain future » (forêts de l’ouest de l’île : enracinées dans le temps et croissant vers un futur incertain) par Jim et Helen Fyles. Le Docteur Fyles est le Directeur de l’Arboretum Morgan.
L’origine de notre forêt
La forte influence de l’établissement des européens et l’utilisation de la terre pour l’agriculture et la foresterie masquent le portrait actuel de l’ouest de l’île. Les rapports sur la pollinisation à long terme indiquent des migrations d’espèces de plantes provenant d’aussi loin que la Caroline du Nord après le retrait des glaciers, le réchauffement climatique et l’émergence de terres sur la mer. Il y a 8 000 ans, les épinettes et les pins dominaient une forêt qui rappelle peut-être les forêts actuelles de conifères dans le centre et le nord du Québec. Les feuillus mixtes, tels que l’érable et le hêtre on fait leur apparition il y a 6 000 ou 4 000 ans. Le concept qui prévaut de « l’association » de la forêt typique de l’ouest de l’île est basé sur les recherches et les descriptions de Granter vers les années 1950 qui caractérisaient « l’érablière à Caryer » sur des sols riches comme une forêt mixte d’érables à sucre avec des caryers, des frênes et des tilleuls. Mais il reste une grande incertitude sur la composition du « climax » ou de la « croissance ancienne » de la forêt avant l’installation des européens. L’une des questions qui nous intriguent au sujet de la forêt avant les européens est le rôle des aborigènes dans la détermination de son caractère. Bien qu’il n’existe aucun rapport écrit, la tradition orale recueillie auprès des anciens chez les Mohawks suggère que l’étendue et la diversité des forêts de feuillus résultaient d’une modification intentionnelle des forêts pour mettre en valeur des espèces recherchées pour la nourriture, les fibres et la médecine. Aussi bien les rapports oraux des autochtones et les données écrites des premiers explorateurs européens décrivent de vastes communautés autochtones établies depuis longtemps qui possédaient des systèmes agricoles très développés. Selon la tradition orale, on détruisait la forêt par le feu et par l’établissement intentionnel de colonies de castors dans des vallées pourvues de cours d’eau, de façon à inonder la forêt. Non seulement l’inondation tuait les arbres, les rendant relativement faciles à déplacer, mais elle amenait une accumulation de sédiments qui augmentaient la fertilité du sol une fois la mare drainée, ce qui permettait de les convertir en champs agricoles. On plantait communément des arbres à noix comme le caryer et des espèces fibreuses telles que le frêne noir utilisé dans la fabrication des paniers. Bien que l’on ignore l’étendue de l’utilisation de ces techniques de « gestion » dans les forêts de l’ouest de l’île, notre conception de l’histoire de ces forêts devrait prendre en compte cet élément humain important qui remonte à des milliers d’années.
Mode de tenure de la terre et « ce qui se trouve derrière la 40 »
Le système seigneurial de tenure de la terre qui s’est développé au tout début de la colonisation française a eu un effet significatif sur le modèle des établissements coloniaux et sur le développement des terres agricoles et, par voie de conséquence, sur la forêt qui a été dégagée pour faire place à ces activités. Dans ce système de tenure, les fermiers avaient un accès garanti à la rivière, principale voie de transport. Les bâtiments de ferme étaient généralement construits près de la rivière. Les champs étaient derrière et, plus loin encore, ce qui restait de la forêt non coupée. Lorsque les lots ont été divisés, parmi des héritiers par exemple, le droit à la rivière était maintenu, perpétuant ainsi le modèle des fermes près de la rivière et des forêts plus loin dans les terres. Cette approche du développement des terres a fait en sorte que les forêts inondables et les forêts en bordure des rivières étaient abattues en premier. Dans de nombreuses parties de l’ouest de l’île, ceci s’est produit vers les années 1600 et, à ce jour, très peu de ces forêts sont intactes. Les fermiers utilisaient les forêts intérieures pour le bois d’œuvre et le chauffage ou pour le pâturage en liberté du bétail et les forêts n’étaient pas converties dans d’autres types d’écosystèmes. L’emplacement de ces forêts sur des sols issus d’anciens bancs de sable ou d’argile stratifiée mal drainée ne convenant pas pour l’agriculture a renforcé le modèle d’utilisation des terres. Sur les cartes de l’ouest de l’île, on peut encore voir ces modèles d’utilisation des terres ainsi que des portions significatives des vieilles forêts que l’on retrouve dans les sections centrales, ce qui comprend l’Arboretum Morgan de Ste-Anne-de-Bellevue et de Senneville, le Cap-St-Jacques et l’Île-Bizard.
Une forêt fragmentée
À une certaine époque, les forêts de l’ouest de l’île s’étendaient sans interruption du Lac St-Louis jusqu’à la Rivière des Prairies et elles n’étaient séparées que par des cours d’eau et des marécages. L’activité humaine a réduit de plus en plus les forêts en les séparant par des champs agricoles, des routes et des développements suburbains. Là où autrefois les plantes et les animaux pouvaient se disperser dans un habitat sans frontières, on trouve maintenant des barrières d’asphalte, de béton et de clôtures métalliques. Or, la dispersion est un processus clé qui permet le maintien de la diversité des espèces dans les écosystèmes et des gènes dans une population. Les recherches ont prouvé que des îlots plus petits contiennent moins d’espèces que ceux qui sont plus loin du continent. Dès que les territoires forestiers deviennent des îlots dans une zone non forestière, on observe le même comportement et le nombre d’espèces qui peuvent être accueillies diminue. Les corridors étroits le long des routes ou les clôtures deviennent des obstacles critiques au déplacement entre les territoires. La distribution des fleurs printanières dans de nombreuses forêts de l’ouest de l’île montrent clairement les effets de la fragmentation et des barrières sur la biodiversité. Les trilles en sont un exemple frappant. Leurs graines sont dispersées par les fourmis. Par conséquent, si ces plantes sont éliminées d’un peuplement forestier par le pâturage par exemple, leur réintroduction dans des zones adjacentes est très lente. Les fourmis ne voyagent jamais très loin et traversent rarement des routes, de sorte que même des sentiers marécageux sont des obstacles à la dispersion des graines de trilles. Dans un paysage traversé par des chaussées, la dispersion devient impossible.
Quelques arbres à retenir ...
Le hêtre américain (Fagus grandifolia) 
Souvent, le hêtre d’Amérique est l’arbre qui se remarque le plus dans la forêt à cause de son tronc massif, lisse et gris. Les creux de ces grands troncs servent souvent de refuge à plusieurs animaux. Les faînes triangulaires enfermées dans un fruit sont une des sources de nourriture favorite et importante des oiseaux, des écureuils, des petits suisses et des mulots. Les aborigènes mangeaient les noix soit crues, soit en les faisant cuire pour en faire une soupe ou une purée, soit en les faisant bouillir pour en extraire une huile de bonne qualité. L’écorce interne est également nutritive et savoureuse et constituait une source de protéines dans la soupe ou dans le pain. Le bois dur et solide de cette espèce est idéal pour les planchers, les meubles et autres articles en bois. Le hêtre américain est devenu relativement plus abondant lorsque les premiers bûcherons l’ont négligé en faveur de l’érable, du bouleau et du pin blanc. Ces dernières années, il a souffert de la maladie de l’écorce du hêtre qu’on appelle aussi dépérissement du hêtre, causée par un insecte qui attaque l’écorce et la rend susceptible à une maladie fongique : le chancre du hêtre. La maladie, d’abord observée en Amérique du Nord en 1920, a progressé lentement vers le nord et, récemment, on a pu l’observer sur les hêtres de l’ouest de l’île.
Érable à sucre (Acer saccharum) 
Cet érable, grand et élégant, qui apporte à nos forêts de magnifiques couleurs en automne, est l’un des arbres les plus communs des forêts de l’ouest de l’île et également l’un des plus utiles aux humains. Son bois est utilisé pour tout, des meubles aux instruments de musique et il est, bien sûr, la source du sirop d’érable. Les autochtones ont développé la technologie qui consiste à saigner les arbres au début du printemps pour recueillir le premier écoulement de la sève qui est le plus sucré. La sève était également utilisée pour fabriquer une boisson, fraîche ou fermentée qui ressemblait à de la bière. L’érable à sucre possède deux graines attachées à deux grandes ailes papyracées en forme de fer à cheval, qu’on appelle une double samare et que le vent peut transporter 100 mètres plus loin. Les arbres sont très sensibles à la pollution de l’air et à la sécheresse et les changements climatiques prévus sont un souci important pour l’avenir de l’espèce. La feuille de l’érab
Noyer cendré (Juglans cinerea) 
Un proche cousin du noyer noir, le noyer cendré produit de grosses noix appréciées des humains et des animaux (référence : article « Rooted in Time Caring for Community 5.8). Enfermé dans une collerette gluante de couleur jaune-vert, le noyau de la noix est doux, huileux et comestible. Il était très important dans le régime des aborigènes. Les colons en appréciaient le bois en ébénisterie et faisaient du sirop avec la sève, mais les récoltes étaient moins importantes que celles de l’érable à sucre. Le noyer ne survit pas à l’ombre et pousse bien sur des sites bien drainés. Pour éviter le parasitage d’autres plantes, le noyer produit une substance sélective toxique dans le tissu de ses racines appelée « Juglans ». La médecine homéopathique utilise une teinture provenant de l’écorce de ses racines pour traiter diverses maladies de la peau et les migraines. Malheureusement, une maladie fongique (le chancre du noyer) a récemment menacé cette belle espèce et a tué de nombreux arbres dans la partie sud de son territoire.
Caryer (Carya cordiformis) 
C’est le plus nordique des caryers. Il s’agit d’un petit arbre sous la canopée de la forêt qui était bien utilisé par les premiers habitants de l’ouest de l’île. Les noix, rondes et amères, à l’intérieur d’une collerette jaune-vert avec un bout pointu, sont mangées par la faune, mais les êtres humains trouvent leur forte teneur en tanin et leur extrême amertume désagréables. Malgré tout, les premiers colons utilisaient l’huile extraite des noix dans des lampes et ils pensaient que l’huile avait une vertu curative pour les rhumatismes. Les Iroquois se servaient de l’huile mélangée à de la graisse d’ours pour repousser les insectes et ils utilisaient l’écorce pour faire des meubles et des raquettes. Traditionnellement, le caryer est extrêmement populaire comme bois de chauffage parce qu’il brûle de façon égale et produit une chaleur uniforme de longue durée. De plus, le charbon de bois donne aux aliments un goût de fumée de caryer. Le fait qu’il y en ait peu dans de nombreuses forêts provient en partie de sa coupe pour faire du bois de chauffage.
Orme américain (Ulmus americana)
Ce grand arbre majestueux a déjà été familier dans les forêts locales et dans les rues. Autrefois, l’orme était prisé pour ses fibres entrecroisées difficiles à séparer, ce qui était un avantage lorsqu’on devait courber le bois pour fabriquer des barriques, des paniers et des moyeux de roues. L’écorce interne est dure et elle peut être tordue en longues fibres; il est possible que les autochtones aient utilisé cette corde pour attacher les poteaux qui soutenaient la structure des maisons communes. Cependant, l’orme a presque été décimé par la maladie hollandaise de l’orme, une maladie fongique disséminée par des coléoptères. La maladie est apparue en 1930 en Amérique du Nord à cause d’un chargement d’ormes infectés provenant d’Europe qui contenait des arbres destinés aux forêts de l’ouest de l’île ainsi que le champignon qui cause la maladie et le coléoptère de l’écorce de l’orme européen, vecteur préféré du champignon (référence : article « Rooted in time Caring for Community 5.9). L’habileté du champignon à se propager d’arbre en arbre sur les coléoptères européens et locaux de l’écorce de l’orme a hâté la propagation de la maladie. Vers les années 1970, la plupart des territoires furent dévastés et il ne reste que quelques arbres ici et là.
Cerisier noir (Prunus serotina) 
Le cerisier noir, le plus grand des cerisiers sauvages, possède un bois riche, rouge-brun, extrêmement apprécié en ébénisterie. Les fruits du cerisier noir représentent une source de nourriture importante pour de nombreuses espèces d’oiseaux et de mammifères et beaucoup d’oiseaux migrateurs se nourrissent des cerises au cours de leur migration vers le sud en automne. Les feuilles, les ramilles, l’écorce et les graines sont toxiques pour le bétail parce qu’elles contiennent un composé cyanuré qui se dissout pendant la digestion et cause un empoisonnement. Malgré tout, les renards, les lapins et les cerfs locaux ne sont pas affectés par cette toxicité et ils consomment les cerises. À la différence des cerisiers domestiques qui fleurissent avant l’apparition des feuilles, le cerisier noir fleurit alors que ses feuilles ont presque entièrement poussé. Il est impossible de ne pas remarquer ces fleurs magnifiques à la fin du printemps.
